Canadian Consortium on Human Security

January 2007 I Vol.5, Issue 1

Afghanistan : l'approche 3D et l'insécurité humaine

Francois Audet*

Les événements du 11 septembre ont littéralement bouleversé les politiques étrangères de la majorité des pays occidentaux. Dans le cas du Canada, de nombreux analystes concluent que c’est l’occasion de prendre un rôle de leadership international. La meilleure illustration de ces réalités changeantes est peut-être la décision prise par le gouvernement fédéral, en avril 2004, d’entreprendre une révision approfondie de la politique internationale qui englobe les politiques commerciales, diplomatiques, de défense et de développement. En demandant cette révision, le gouvernement fédéral a déclaré que le moment était venu pour le Canada de retrouver sa place et son influence comme puissance moyenne, place qu’il occupait pendant la période qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale.

L’un des résultats de cette révision de la politique internationale a été l’établissement du concept d’intervention 3D pour : développement, défense et diplomatie. Le principal laboratoire de cette nouvelle approche est sans contredit l’Afghanistan qui est devenu, depuis 5 ans, le principal bénéficiaire de l’aide canadienne : de moins de 7 millions de dollars en 2000, l’aide canadienne en Afghanistan a atteint près de 90 millions de dollars en 2005. Cette stratégie du gouvernement du Canada a uni les fronts diplomatiques, du développement et de la défense par le biais du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI), de l’Agence canadienne de développement international (ACDI), et du ministère de la Défense nationale (MDN), respectivement. Entre autres, à travers la coopération civilo-militaire (COCIM), les Forces canadiennes impliquées ont entrepris plusieurs interventions à caractère humanitaire financées par l'ACDI. Dit autrement, les champs de bataille d’aujourd’hui ne sont plus strictement réservés aux soldats et une coopération civilo-militaire améliorée y jouera un rôle essentiel.

Cet amalgame d’intervention suscite une certaine polémique. Cette approche est particulièrement critiquée par les ONG qui considèrent que l’intrusion du militaire dans la zone humanitaire nuit à l’impartialité de l’intervention et génère des tensions[i]. Les divergences d’intérêts entre les acteurs militaires et humanitaires sont sûrement à la base de cette confrontation. D’un côté, les militaires poursuivent l’objectif de sécuriser la région. Qu’elle soit justifiée ou non, l’usage de la force déstabilise nécessairement l’environnement socio-économique et augmente les risques des populations civiles non combattantes. Cela n’est pas nécessairement compatible avec l’intervention humanitaire qui vise à protéger les droits des civils et à répondre à leurs besoins humains fondamentaux. Conséquemment, l’aide semble davantage être utilisée pour modérer les tensions sociales et favoriser les relations à caractère diplomatique.

Le Comité d'aide au développement (CAD) de l’OCDE reconnaît que, dans le cas de l'Afghanistan, les tentatives d'utiliser l'aide pour influencer la politique n'ont pas été efficaces. Le rapport du CAD précise entre autres que « une leçon clé à retenir est que ces fournisseurs d'aide devraient être plus modestes de l'influence qu'ils peuvent espérer exercer sur un conflit par l'aide[ii] ». De fait, on observe plutôt l’effet espéré inverse, soit la pérennisation du sous-développement, l'augmentation de la pauvreté et l'aggravation de la violence.

En ce qui concerne l’expérience du Canada en Afghanistan, le Conseil canadien de la coopération internationale (CCCI) expose les risques suivants, soit que la combinaison des rôles des militaires et des civils, sous une seule et même structure de commandement, suscite plusieurs préoccupations[iii]:

1. L’absence d’une distinction claire entre les activités militaires et les activités de développement met en péril les destinataires de l’assistance aussi bien que les travailleurs humanitaires. En effet, ceux-ci deviennent la cible d’attaques parce qu’une faction croit qu’ils sont de connivence avec le parti adversaire. L’armée compromet la neutralité de ses propres services à la communauté en abandonnant ses activités pour prendre les armes. 2. Le personnel militaire change tous les six mois. Les soldats ne restent pas assez longtemps sur place pour devenir efficaces dans le domaine du développement local. Les Canadiens ne doivent pas recevoir des informations trompeuses quant à l’incidence qu’ont sur le développement les activités de relations publiques destinées à gagner l’appui des populations canadiennes et afghanes à l’égard de l’armée. 3. L’aide humanitaire est employée à des fins militaires pour amener la population à se rallier à un camp ou l’autre. Il arrive aussi que l’on négocie la distribution de l’aide en échange de renseignements. Ce genre d’arrangement peut être tacite ou explicite; dans un cas comme dans l’autre, la population est mise en danger.

Dans tous les cas, il apparaît clair que l’intervention en Afghanistan est encore au stade d'expérimentation et que la stratégie 3D génère des résultats indésirables sur les intervenants humanitaires et les populations civiles. Une meilleure coordination entre les acteurs, des opérations sur le terrain concertées évitant le panachage d’actions militaro-humanitaires et le respect mutuel des intervenants sont certainement quelques pistes de solutions pour améliorer l’intervention. Enfin, si dans une situation de paix le développement semble interminable, il ne faut pas sous-estimer naïvement la durée d’une intervention aussi complexe que celle en Afghanistan. Ce n’est donc pas en fonction de programmes quinquennaux qu’il faut calculer l’intervention canadienne dans le contexte afghan, mais plutôt sur une transformation générationnelle. Reste à savoir si les administrations politiques sont prêtes à attendre.




[i] Voir à titre d’exemple les textes de John Watson et Kevin McCort en ligne, respectivement : http://www.care.ca/work/hot_issues/Afghanistan/SPEECH_Medusas_Head10-12-06.pdf & http://www.care.ca/work/hot_issues/Afghanistan/McCort_f.shtm

[ii] CAD, OCDE. « The limits and scope for the use of development assistance incentives and disincentives for influencing conflict situation: case study Afghanistan », 2002, p. 6 (en ligne) http://www.oecd.org/dataoecd/46/46/24438978.pdf

[iii]Conseil canadien de la coopération internationale, 2005. http://www.ccic.ca/f/docs/002_peace_2005-04-10_afghanistan_briefing_note.pdf

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* François Audet est Directeur Régional pour L’Amérique latine chez CARE Canada. Monsieur Audet est également chercheur associé et doctorant à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes de l’Université du Québec à Montréal.

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